Arménie 1916

Le « devchirmé », ou impôt sur le sang arménien : qui a trahi qui ?

 

Par Jackie DERVICHIAN | 23/04/2011

 

Tribune À la veille de la commémoration du 24 avril, nous publions ci-dessous une réflexion sur l'un des aspects sinistres de la politique menée par l'Empire ottoman à l'égard des Arméniens de Turquie.

 

Dans une interview donnée au journal The Armenian Reporter, Artak Shakaryan, turcologue à l'Académie des sciences d'Arménie, évoque le sujet de sa thèse publiée sous le titre « Devchirmé : l'impôt du sang dans l'Empire ottoman », centrée sur le système de recrutement des enfants parmi les communautés non musulmanes. Critiquant les historiens Stanford Shaw et Halil Inalcik pour avoir présenté le « devchirmé » comme une institution positive, Artak Shakaryan affirme que la majorité des enfants devchirmé étaient vendus comme esclaves ou enrôlés parmi les janissaires « yenicheri » pour combattre à la guerre.

Accompagnés de médecins, des janissaires préparaient les recrues parmi les enfants des campagnes âgés de 6 à 16 ans, en bonne santé et présentant une apparence physique normale. Comme les enfants déjà fiancés ne pouvaient pas être recrutés, les familles les épargnaient en les mariant très jeunes. Les enfants devaient ignorer le turc.

 

Montrés à des « spécialistes », qui se basaient essentiellement sur des critères physiques, les autres étaient proposés dans le domaine où ils seraient le plus utiles. Les plus beaux et les plus intelligents devaient servir au palais du sultan (10 %) ; les autres étaient envoyés dans les rangs des janissaires pour y devenir soldats (30 %), le reste étant vendus comme esclaves (60 %). Comme, à sa création, l'État ottoman manquait de personnel, le système permit de recruter des chrétiens comme mercenaires.

Pour la plupart, originaires des régions européennes (Grèce, Bulgarie, Serbie...), les devchirmé étaient aussi recrutés parmi les Arméniens dès le XVe siècle. On raflait de préférence les enfants de chefs religieux et féodaux à qui ils transmettaient leur savoir. De la sorte, les villages, se trouvant ainsi dépourvus, se désintégraient. Les enfants chrétiens débaptisés n'étaient en principe plus repris par leur famille qui les considérait comme ayant perdu la protection du saint dont ils portaient le nom. Les filles recrutées servaient pour le harem du sultan ou étaient mariées à des janissaires.

Contrairement à ceux qui soutiennent qu'être devchirmé constituait un privilège, les archives montrent qu'il y eut plusieurs cas où les enfants s'échappaient pour revenir dans leur village. D'autres restaient en relation avec leur famille, comme Mehmet Sokullu, Serbe d'une famille réputée, qui finit vizir. Parmi les Arméniens, il y eut Halil Pacha, janissaire célèbre au XVIIe siècle, et Mehmet Doganci.

Le devchirmé eut de très graves répercussions sur les Slaves, les Grecs et les Arméniens, en ce que les plus habiles, les plus beaux et les plus intelligents de ces enfants n'ont pu jamais enrichir leurs communautés d'origine pendant des siècles.

Après ce petit rappel historique, on se demande « Qui a trahi qui ? »

En 1915, après la défaite de Sarikamich, les soldats et gendarmes arméniens, accusés de trahison au profit des Russes, sont désarmés. Dans la nuit du 24 avril 1915, le gouvernement turc procède à l'arrestation de 600 intellectuels de Constantinople. Une loi sur le déplacement des personnes suspectes autorise les commandants d'armée à déplacer la population arménienne des villes et villages soupçonnés de trahison et d'espionnage. La déportation des trois régions centrales de l'Empire ottoman, Constantinople, des villes côtières de la mer Égée et de la grande Anatolie, et sa quasi-disparition de ce foyer originel constituent le principal événement par lequel se transmet aujourd'hui en Occident la connaissance de la guerre en Orient.

On a dépeint les Arméniens comme des traîtres, des menteurs, des massacreurs de Turcs, et on a minimisé leur forte présence passée en Anatolie.

Si le génocide exercé sur la communauté loyale et fidèle « nation » de l'empire (Millet-i Sadika), dont le rôle avait été important pour la libéralisation du régime ottoman aux deux phases cruciales de 1876 et de 1908, constitue un fait historique dont la matérialité n'est contestée que par la marge la plus orthodoxe des historiens officiels turcs, en revanche l'interprétation de cet événement - l'intention et la réalisation collectives, politiques et étatiques d'un crime de masse caractéristique d'un génocide moderne - fait l'objet de contestations très violentes, derrière lesquelles agissent des enjeux nationaux et identitaires puissants.

L'État turc a conçu un système de dénégation du génocide servi par une historiographie officielle. Par conséquent, les Turcs les plus accommodants attribuent la responsabilité des massacres à un régime disparu, le sultanat, ou aux aléas de la guerre. Ils font aussi valoir que ces massacres ne visaient pas à l'extermination du peuple arménien et en donnent pour preuve que les Arméniens de Jérusalem et du Liban n'ont pas été affectés.

Par défaut de cette vérité historique incontestée, fondement des processus de libéralisation des États et d'acceptation du passé, si tragique soit-il, les représentants des communautés arméniennes et de nombreux historiens qui s'y rattachent poursuivent donc un combat visant à la reconnaissance de la qualité de génocide de la tragédie de 1915, au moyen d'une qualification juridique que peuvent seuls décréter des tribunaux souverains et des assemblées internationales.

L'histoire s'est parfois déplacée hors du terrain de la recherche. Il est possible, sans faiblesse ni naïveté, d'envisager qu'elle y demeure pourtant.

Au-delà de l'importance majeure que revêtent la « grande catastrophe » et sa mémoire définitive pour les communautés arméniennes désormais absentes de Turquie (à l'exception d'Istanbul), regroupées pour une part dans l'Arménie ex-soviétique et dispersées pour l'autre en Europe occidentale et en Amérique du Nord, au-delà de l'actualité du conflit qui oppose une historiographie particulière au discours idéologique d'un État-nation, des questions apparaissent toujours décisives, mais semblent difficiles à poser en raison d'une lourde conjoncture politique, archivistique et scientifique.

Elles n'intéressent pas les seuls spécialistes de l'Empire ottoman ou de l'histoire arménienne ; elles convient à la réflexion les historiens des génocides et de la violence, ceux de l'État et des guerres, ceux du politique et des intellectuels, ceux des savoirs et de leur place dans les engagements civiques.

Une première expérience de recherche nous a du reste personnellement convaincus de la nécessité de poser en ces termes les interrogations relatives à l'événement.

La Première Guerre mondiale a-t-elle, par la destruction des Arméniens d'Orient, inauguré un processus génocidaire qu'on pensait devoir seulement connaître pour la Seconde avec la destruction des Juifs d'Europe ?

Comment se situer dans l'affrontement qui oppose le travail de qualification mené par les historiens du génocide des Arméniens et l'entreprise de contestation des autorités turques récusant toute intention génocidaire ?

La décision de la justice collective et son application aux Arméniens définissent bien un génocide. Celle-là distingue cependant la destruction des Arméniens pendant la Première Guerre mondiale de la destruction des Juifs au cours de la Seconde, ce second génocide procédant de la décision nazie de l'extermination d'une race jugée inférieure. Il n'y a pas eu, dans l'Empire ottoman, de projet raciste équivalent, mais un nationalisme poussé à l'extrême.

À trop vouloir démontrer qu'il n'y a pas eu génocide, l'historiographie officielle turque multiplie ainsi les contradictions, les non-sens et les aveux qui la disqualifient en tant que savoir historien. Reculant sur le « front » de la destruction des Arméniens, les Turcs gagneraient sur un autre plan, celui du rapport conscient à leur propre histoire.

Un travail comparable à celui d'Henry Rousso sur le « syndrome de Vichy » en France pourrait être mené sur le « tabou arménien » en Turquie, occasion d'une relecture critique de l'histoire nationale. Loin de se limiter seulement aux événements de la Première Guerre mondiale et à leurs représentations dans la conscience collective, une telle recherche mettrait en lumière les mécanismes constitutifs d'une raison nationaliste, moteur de la construction de la République kémaliste et qui, aujourd'hui, s'oppose à la constitution d'une raison démocratique en Turquie.

Si le temps fait son œuvre, la mémoire, elle, oppose sa résistance. Quatre-vingt-seize ans après, la plupart des témoins du génocide arménien de 1915 se sont éteints. Mais leur mémoire subsiste. On ne peut évidemment pas réécrire l'histoire. On peut en revanche penser qu'une justice véritable peut être rendue au peuple arménien.

« L'histoire me justifiera, en particulier parce que je l'écrirai moi-même. »

Cette célèbre boutade de Churchill résume bien toutes les ambiguïtés des liens tissés par l'histoire et la politique.

La lutte pour la reconnaissance du génocide arménien n'est donc pas finie.

Tant que le débat public usera de mots aussi flous, ambigus, tendancieux, tant que, sciemment ou innocemment, on dira « les Turcs » plutôt que « l'État turc », « les thèses arméniennes » plutôt que « les connaissances historiques », tant qu'on parlera d'une « tragédie », d'un « transfert de population » ou d'une « amputation » plutôt que d'un génocide, tant qu'on pourra nier ce génocide sans être négationniste, tant que les mots serviront, comme disait George Orwell, à « défendre l'indéfendable », la lutte pour la pleine reconnaissance du tort fait aux Arméniens ne sera pas terminée, et il faudra continuer de se faire entendre, quitte à se faire traiter de flics, de lyncheurs ou d'inquisiteurs.

Jackie DERVICHIAN

Chercheuse

 

 

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